Ma conversation avec Jean-Roch Houillier en fait partie.
À première vue, son parcours intrigue : responsable learning dans un grand groupe industriel, professeur associé au Muséum d’Histoire naturelle, passionné de préhistoire et d’entomologie. Mais derrière cette pluralité, j’ai perçu une ligne claire : la fidélité à la transmission.
Il m’a parlé de sa rencontre, à 22 ans, avec Yves Coppens. Ce qu’il en a retenu ne tient pas seulement au savoir scientifique, mais à une posture : l’exigence intellectuelle, la précision du mot, la responsabilité de la parole. Quand on signe un texte, on engage son nom. Cette idée simple irrigue aujourd’hui sa manière de concevoir la formation en entreprise.
Ne pas confondre rupture et amnésie
Nous vivons une époque qui valorise la rupture. Dans les organisations, toute transformation semble devoir commencer par une table rase. Jean-Roch défend l’inverse : une vision solide s’enracine dans l’histoire. L’innovation ne consiste pas à effacer ce qui précède, mais à s’y appuyer. Dans un groupe industriel marqué par des décennies de savoir-faire, cette continuité n’est pas conservatisme ; elle est capital immatériel.
Cette approche m’interpelle. Elle rappelle que la formation n’est pas seulement un outil d’adaptation rapide, mais aussi un lieu de mémoire. Transmettre, c’est faire circuler un héritage, pas uniquement déployer une compétence.
L’IA : accélération sans maturation ?
La conversation a naturellement glissé vers l’intelligence artificielle.
Un constat s’est imposé : l’IA est entrée dans l’entreprise par les individus. Avant d’être cadrée par des politiques internes, elle a été adoptée, testée, explorée à titre personnel. Ce mouvement explique sans doute sa diffusion fulgurante.
Elle impressionne par sa vitesse. Elle produit des résultats en quelques secondes. Elle donne le sentiment d’une efficacité démultipliée.
Mais une question demeure : que devient le processus d’apprentissage quand le résultat précède l’effort ?
En pédagogie, le cheminement compte autant que l’aboutissement. C’est dans l’élaboration, dans l’hésitation, dans la reformulation que se construit l’appropriation. Une production impeccable ne garantit pas une compréhension profonde. À l’inverse, une réflexion imparfaite peut témoigner d’un véritable travail intérieur.
Le risque n’est pas technologique. Il est anthropologique. Si l’outil prend la place de l’élaboration, l’apprenant peut perdre le goût de l’effort, et avec lui une part de son estime de soi.
Former au-delà de la stratégie
Bien sûr, la formation en entreprise s’inscrit dans une stratégie. Elle répond à des métiers, à des transformations, à des enjeux économiques.
Mais elle touche aussi à quelque chose de plus large : la capacité des individus à rester auteurs de leur trajectoire.
Dans un monde où les carrières sont moins linéaires, où les entreprises deviennent des lieux de passage autant que d’appartenance, former revient aussi à contribuer à une croissance personnelle qui dépasse les frontières de l’organisation.
Cette responsabilité est rarement formulée ainsi. Elle me semble pourtant essentielle.
La transmission concrète
Un exemple m’a particulièrement marqué : le travail de transmission des gestes industriels.
Observer un expert, expliciter ce qu’il fait sans y penser, transformer un savoir implicite en connaissance transmissible. Passer de la main au cerveau, puis du cerveau à une autre main.
Cette image résume peut-être le cœur de toute pédagogie : rendre visible ce qui, sans cela, disparaîtrait.
Elle rappelle aussi que la formation n’est pas d’abord une affaire d’outils. C’est une affaire de relations, d’attention, de précision.
Le média n’est qu’un ingrédient
Nous avons évoqué le podcast, ce média auquel je crois profondément. Ce qui m’intéresse n’est pas la nouveauté du format, mais sa capacité à créer une proximité, une écoute, une intimité que l’image n’autorise pas toujours.
Mais là encore, le média n’est qu’un ingrédient. Sans intention pédagogique, il reste un simple support. Avec une intention claire, il devient un vecteur d’appropriation.
Cette distinction est fondamentale à l’heure où l’offre technologique explose. La question n’est pas : “Quel outil utiliser ?” mais “Quel chemin voulons-nous organiser ?”
Ne pas sacrifier la profondeur à la vitesse
Je suis sorti de cette conversation avec une conviction renforcée.
À l’ère de l’IA, notre responsabilité n’est pas seulement d’intégrer les nouveaux outils. Elle est de préserver les conditions d’un apprentissage authentique : le temps nécessaire, l’effort assumé, la construction progressive du jugement.
Aller plus vite n’est pas toujours apprendre mieux.
Et si la véritable modernité consistait à articuler l’accélération technologique avec une exigence pédagogique renouvelée ?
C’est sans doute là que se joue l’avenir du learning : dans cet équilibre fragile entre performance et profondeur, entre efficacité et maturation, entre résultat et chemin.


